Nouvelle

LIBERTÉ, QUAND TU LA TIENS

Les oreilles de la jeune femme bourdonnent.

Sa mère est de retour.

Une pénible angoisse lui transperce l’âme.

Sa mère lui tient son discours habituel.

“ Tu ne vas pas le voir. Reste là, ne bouge surtout pas. Ne vois-tu pas la chance que tu as, Sophie?! Une mère si aimante?”

À quatre pattes dans la pénombre humide, la morve et la salive coulissent de la bouche et du nez de la jeune femme. Les dents serrées, elle réussit dans un mince filet de voix à lui répondre :

Pourquoi tu me dis ça?"

Sa mère lui rétorque et poursuit :

" C’est ici que tu es en sécurité. La vie extérieure est pleine de danger et les hommes sont les pire ennemis."

Pour la première fois, Sophie réagit aux propos de sa mère. Coup de poings sur le plancher.

Sors de ma vie!!! Sors d’ici!!!" Cri de douleur. Colère, tristesse, angoisse.

Et...plus rien...

**

Un calme après-midi d'été. Le bleu du ciel à perte de vue est étincelant.

Sophie est alors une petite fille.

La douceur du vent caresse son visage. La tendre chaleur du soleil pénètre sa peau.

Un généreux sourire. Des yeux pétillants.

Sophie entend les vagues du lac partir et revenir.

Tout le bonheur du monde dans son petit corps.

Elle chante et danse sur elle-même. Libre, elle butine d’une fleur à une autre en les détachant du sol pour en faire un bouquet et puis un deuxième et encore un autre.

Ravie, elle trépigne et saute de joie à l’idée d’offrir ces précieux cadeaux à sa maman.

Elle accourt vers la maison et y entre en coup de vent.

Sa mère est dans la cuisine en train de préparer le souper.

Une vraie tornade. Tu me déranges toujours. Ça suffit!” Sa maman hurle de rage.

Les fleurs frappent le sol.

La petite est profondément meurtrie.

Une lourd silence.

Sophie ne comprend pas. En fait, elle ne comprend rien.

Regarde tes vêtements! Une vraie cochonne! Tu n’as pas eu de mère, toi?! Tu me fais honte. J’espère que les voisins ne t’ont pas vu!”

La mère n’a rien dans le regard. Un vide épeurant. Mais un ton à casser l’âme. Et des mots qui tordent le coeur de l’enfant.

L’humiliation transperce, traverse et occupe tout le petit être.

Sophie tourne lentement le dos à sa maman pour ne plus la voir. Elle fait quelques pas et s’accroupit près de la table de la cuisine.

Maman, es-tu fâchée parce que je ne t’ai pas encore aider à préparer le souper?”

Espèce de petite connassse! Tu ne comprends jamais rien! Tu ne fais jamais rien pour m’aider! Moi, ta pauvre mère qui a toujours tout fait pour toi!”

La petite fille sent son âme qui commence à voguer au-dessus de son corps. Elle entend de moins en moins les hurlements de sa mère. Sophie se berce. Elle empoigne durement son petit ventre.

Maman, tu ne m’aimes pas parce que je suis grosse?”

La petite fille entend vaguement la réponse de sa mère...En fait, elle ne l’entend  plus.  

Elle n’entend plus rien du tout.

Silence.

Elle ne voit plus rien, même pas du noir.

Elle ne sent plus rien, même plus son corps.

Pour la première fois, elle réussit à fuir. Pour la première fois, elle n’a plus à composer avec la réalité.

Se réfugier...disparaître pour survivre...

***

Comme à toutes les nuits, la jeune femme se réveille en panique. Sophie entend :

“Espèce de pute! Que fais-tu là?!”

C’est encore elle.

Les rapides battements de son coeur résonnent jusqu’à dans ses tympans. Tout son corps est en sueur et figé. Son regard est apeuré. Mais elle ne ressent rien de tout cela. Seules les paroles de sa mère sont ce qu’elle perçoit.

La jeune femme  bouge un peu dans son lit. Elle ressent la chaleur d’un autre corps. Une telle douceur. Mais l’effroi s’empare d’elle du même coup.

Qui est-ce?’se demande Sophie.

Elle s’approche un peu plus. Elle ne sait toujours pas qui se trouve à ses côtés.

Un doux parfum d’homme. Le calme la gagne tout doucement.

Qui est dans mon lit?” se questionne-t-elle à nouveau.

Attirée par l’odeur réconfortante de cet autre être, elle effleure son corps. Un calme silence baigne la pièce. Sophie ondule son corps sur celui de l’homme. Elle sent contre sa cuisse le sexe de l’homme se réveiller et se durcir.

Tu t’es rapidement sortie de ton sommeil. Est-ce que ça va?” lui demande-t-il un peu inquiet.

La jeune femme, encore sous le choc, reprend tranquillement ses esprits  et se souvient tout à coup. Son doux amant est là. La noirceur gagne tout à coup une légère clarté.

Tu veux que je te fasse l’amour?” demande lui dit Gabriel tendrement.

Elle se demande si c’est ce qu’elle veut… ou plutôt, au plus profond d’elle, est-ce qu’elle peut mériter ceci?

Quelques larmes, que l’homme ne voit pas, glissent sur les joues de la jeune femme. Pleurs de soulagement d’être si touchée, de savoir l’homme à ses côtés si précieux. Si beau.

Est-ce que c’est cela peut être ça l’amour?” s’interroge-t-elle.

Quelle position te ferait plaisir?” lui demande son amant en guise de continuité de discussion, même si ses mots dits à haute voix s’apparentent plutôt à un monologue.

Sophie réincarne peu à peu son corps, réhabitée par les tendres mots de son amant.

Elle ne pleure plus.

Elle répond “Oui” dans sa tête mais ne l’affirme pas à haute voix. Tout à coup que tout ceci n’est pas vrai. Et si, soudainement, du fait de prononcer ce mot tout s’évanouirait.

Tout doucement, son amant l’embrasse. Il la caresse tendrement. Une main sur le sein, glisse sur son omoplate remonte sur son cou, s’attarde sur sa nuque et fait tournoyer ses cheveux. Une autre main sous ses fesses pour accompagner, appuyer le doux rythme des corps qui s’ébattent. De l’amour.

Ils font l’amour comme s’ils ne faisaient qu’un. Elle est si surprise et émue de ressentir toutes ces agréables sensations. Elles sont toutes nouvelles pour elle. Elle a une vive impression que son amant connaît son corps. Chaque geste, chaque mouvement, chaque rythme sont fluides et agréables. De chauds cercles lumineux entrent en elle et parcourent paisiblement son corps.

La jeune femme rit nerveusement.

Pourquoi tu ris?” lui demande-t-il gentiment en souriant.

Hé bien, je suis heureuse, c’est tout!” lance-t-elle comme si elle venait de lui dire l’heure ou la température extérieure.

Elle regrette de ne pas lui avouer qu’elle l’aime.

Sabotage.

Sophie s’endort.

***

Tu ne m’as pas appelé! Espèce de salope!”

Les mots de la mère retentissent. La jeune femme est tétanisée.

Tout est irréel. Sophie se dit qu’elle doit être folle.

Personne autour.

Calme plat.

Quelques rayons de soleil transpercent le rideau de la fenêtre.

Elle sort du lit et marche sur la pointe des pieds. Elle prend sa bourse et ferme doucement la porte de l’appartement. Elle descend les escaliers en trombe.

“Le seul endroit où je peux trouver de l’aide”, se dit Sophie, “c’est à l’hôpital psychiatrique.” 

En pyjama et pieds nus, elle court pour s’y diriger le plus rapidement possible.

C’est bien, ils vont me garder là-bas. C’est ma place. On va s’occuper de moi”, pense-t-elle.

À cette pensée, elle vit un certain soulagement et elle ne sent même plus la froidure de la neige sous ses pieds. Mais sa course demeure celle d’un animal affolé.

Elle entre dans l’hôpital psychiatrique.

“Ici, il n’y a pas menace. Ou plutôt, il n’y aura plus aucune menace ici” songe-t-elle.

Le calme la gagne.

Le personnel l’accueille gentiment. La jeune femme se détend. Bientôt, elle sera internée. Comme toutes les femmes de sa lignée d’ailleurs. Mais surtout, elle sera enfin protégée de sa mère. Elle ne peut venir ici.

Quel choc pour la jeune femme lorsqu’on lui explique qu’elle est forte. Qu’elle n’a pas à avoir peur. Que sa mère existe, mais qu’elle n’est pas dans sa tête, qu’elle ne la pourchasse pas. Qu’elle peut vivre sa vie. Qu’elle n’a pas à être internée. Qu’elle est libre. Que la seule prison qui existe pour elle, c’est sa tête avec les hurlements de sa mère.

Sophie ne sait que trop penser. On ne veut pas la garder. Elle n’est pas folle?

Elle insiste pour rester à l’hôpital psychiatrique. Elle promet qu’elle ne dérangera pas personne. Qu’elle ne demandera rien au personnel. Qu’elle écoutera tout ce qu’on lui demandera.

On l’accompagne fermement à la sortie de l’hôpital.

Sophie pousse la porte de l’établissement.

Son regard saisit, depuis la première fois depuis son enfance, la vivacité de l’éclat de la lumière extérieure.

“Je suis libre.” constate-elle.

En marchant lentement, elle sent qu’à chaque pas, un maîllon de ses chaînes tombe derrière elle. Elle se sent de plus en plus légère.

Et plus elle avance, plus le volume et la quantité des propos violents de sa mère diminuent dans sa tête. C’est la première fois depuis son enfance. Et pourtant, la jeune femme est là. Entièrement présente. À elle. À tout ce qui l’entoure. À la vie. À sa vie.

Sophie entre chez elle. Gabriel y est.

Elle est libre maintenant. Elle peut vivre. Elle peut exprimer ce qu’elle ressent. Même et surtout dans ce qui est le plus beau, le plus vrai.

Je t’aime” lui souffle-t-elle

Il lui sourit tendrement. De sa voix grave et profonde, il lui répond :

Je t’aime.

Les mots de l’homme retentissent dans le corps, le coeur et l’âme de la jeune femme. L’amour habite maintenant tout son être.

La liberté, ça commence d’abord par soi”, songe Sophie.

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Nouvelle publiée dans le recueil intitulé « Le monde a besoin de joie » (2015)

Soirées d'écriture de la bibliothèque Marie-Uguay (Montréal)

(collaboration de Monique Proulx, auteure)